Le rendez-vous du printemps : deux communications au congrès de l’European Cetacean Society

Moana Gascogne, saison 3, …épisode hors-série !

Après un hiver studieux en bureau mais néanmoins également fructueux en mer, nous avions un rendez-vous printanier important : la présentation de certains de nos résultats au congrès de l’European Cetacean Society ! Cette année l’ECS nous dépaysait un peu et se tenait entre moutons, breuvages tourbés, Firth et mer du Nord, dans la ville de Dundee en Écosse.

Entre le Livehouse et un des nombreux clochers de Dundee, il ne fallait pas se tromper de paroisse !

Nous y présentions dans le cadre de Moana Gascogne deux communications issues de deux « focus » sur nos résultats :
– Premièrement, une analyse des différences d’activités entre Dauphins communs du Nord et du Sud du Golfe de Gascogne,
– puis une évaluation de la réaction au navire des Dauphins bleus et blancs du Golfe de Gascogne.

Une petite synthèse ? Deux ? C’est parti !



Activité des Dauphins communs du Golfe de Gascogne

Le premier thème abordé concernait l’activité des Dauphins communs (Delphinus delphis) dans le Golfe de Gascogne, donnée particulièrement importante dans le cadre de la problématique actuelle de captures accidentelles massives, plusieurs milliers de dauphins par an, dans les engins de pêche : la probabilité de se faire capturer, ou non, dans une pêcherie peut en effet être très dépendante de ce que le dauphin fait à un moment donné dans une région donnée, et on peut par exemple s’attendre à ce qu’une activité de repos ou de voyage en surface ne présente pas les mêmes risques qu’une activité de prédation en profondeur.

Or ces données manquent cruellement dans le Golfe de Gascogne : les informations recueillies par avion, de plus en plus nombreuses, donnent un éclairage précieux sur la répartition des animaux, mais ne permettent pas d’étudier leurs comportements et activités… Nous sommes là en plein dans l’intérêt primaire de notre projet Moana Gascogne !

Nous avons ici sélectionné dans notre base de données des observations de Delphinus réalisées en été entre 2020 et 2025, en filtrant les données de manière à ne conserver que les observations avec une qualité d’investigation suffisante, du point de vue des conditions météorologiques (moins de 7 nœuds de vent et soleil suffisamment haut pour assurer une bonne visibilité), de la distance d’observation (animaux observés à moins de 800 mètres du bateau) et de la durée d’observation (supérieure à deux minutes). Durant ces observations, l’équipage s’efforçait, entre autres, de déterminer l’activité des animaux grâce à des indices visuels et, si les conditions permettaient l’usage de l’hydrophone, grâce également à des informations recueillies par acoustique sous-marine. Pour ne pas risquer de déranger les animaux, les observations sont réalisées avec un code de bonne conduite similaire au meilleur standard de la législation en AMP française, avec en général une première approche à environ 300 m pour juger du comportement global des animaux et de la composition du groupe puis si les conditions s’y prêtent une approche à 100 m du groupe : tout éventuel rapprochement postérieur ne se fait que de la propre initiative des cétacés.

Observations de Delphinus après filtrage, obtenues de 2020 à 2024 (Sud) et en 2025 (Nord)

Ce filtrage effectué, il nous est resté 153 observations de Dauphins communs à utiliser, dont 109 dans le Sud du Golfe de Gascogne et 44 dans la partie Nord, ce qui nous a permis de comparer les activités dans les deux zones : les Delphinus utilisent-ils leur temps de la même façon au Nord et au Sud du Golfe ?

Eh bien non ! Lorsque les observations sont classées selon l’activité des animaux (si elle a pu être déterminée ; les quatre grandes activités considérées sont Prédation, Repos, Socialisation, Voyage), des différences statistiquement significatives apparaissent entre les deux zones :

  • 51 % des groupes du Sud étaient en phase de prédation, contre 73 % au Nord (différence statistiquement significative explorée avec un test de Chi-2 d’indépendance),
  • Symétriquement, davantage de groupes étaient en socialisation (et dans une moindre mesure en repos ou en voyage) dans la zone Sud,
  • Lorsque les activités sont couplées avec les heures d’observation et leur écartement par rapport à l’heure zénithale (14h locales fin juillet dans le Golfe de Gascogne), une différence significative est observée entre l’heure moyenne de prédation (on observe un grand écartement par rapport au zénith) et l’heure moyenne de non-prédation (trouvée plus proche du zénith) pour les groupes du Sud du golfe, mais pas du Nord : les groupes du Sud ont donc tendance à se nourrir en début ou en fin de journée alors que les groupes du Nord n’ont pas de préférence horaire pour leur activité d’alimentation.

Enfin, une analyse est réalisée sur les observations du Sud, relative à la géographie et particulièrement à la bathymétrie. En effet, comme s’en souviennent les lecteurs qui nous suivent depuis le début du projet, les caractéristiques topographiques des deux zones sont bien différentes : au Nord, le plateau continental est très large (plusieurs dizaines de milles nautiques entre la côte et le début du talus), alors que la zone Sud présente des profondeurs importantes plus proches de la côte et un plateau plus étroit, notamment avec la présence de la zone du Fer à Cheval et du Gouf de Capbreton : le Sud présente ainsi plusieurs habitats bien distincts. Sont-ils utilisés indifféremment par les animaux ?

Nous avons donc mis en relation, au Sud, les activités des groupes de Delphinus et les profondeurs aux points d’observation, à la recherche d’un éventuel lien entre les deux variables. Et de fait, ce lien semble bien présent : plus l’observation a lieu sur une strate bathymétrique profonde, plus la proportion des groupes en activité de prédation diminue.

Et réciproquement, la profondeur moyenne au point d’observation des groupes en activité de prédation (425 m) est inférieure à celle des groupes qui ne sont pas en train de se nourrir (821 m), avec une grande significativité statistique : les Dauphins communs du Sud utilisent donc différemment l’habitat néritique et l’habitat profond.

Compte-tenu des distances relativement faibles nécessaires aux Delphinus de la zone Sud pour changer d’habitat (souvent moins d’une douzaine de milles nautiques), il est vraisemblable qu’au moins une partie des animaux réalise un mouvement pendulaire entre les milieux : ils auraient tendance à se positionner sur les zones de plus faible profondeur le soir et le matin et à s’y nourrir, et à se déplacer en cœur de journée vers des zones plus pélagiques pour notamment se reposer et socialiser. La réalisation de ces activités en grands groupes rassemblés pourrait être un élément explicatif de ce probable mouvement pendulaire, mais il est également possible que des facteurs trophiques soient impliqués, avec en particulier des mouvements pendulaires verticaux et/ou horizontaux de leurs proies préférées, qui pourraient affecter la « rentabilité » de la prédation (il est par ailleurs vraisemblable que les proies consommées dans les différents habitats ne soient pas identiques, avec des petits poissons épipélagiques tels que des sardines consommés au-dessus du plateau, et davantage des espèces mésopélagiques en milieu profond).

Un petit groupe de Delphinus en déplacement lent

Pour la zone Nord la situation est de ce point de vue très différente, puisque la taille du plateau et les distances à parcourir pour éventuellement changer d’habitat impliquent que les animaux rencontrés au milieu du plateau continental soient nécessairement « obligés » d’y passer plusieurs jours ou semaines : un mouvement pendulaire entre habitats à l’échelle de la journée serait là impossible. On peut faire ici l’hypothèse d’un lien entre la richesse du milieu et la présence des animaux : le fait que le plateau du Golfe de Gascogne, particulièrement en zone centrale, soit en été peu riche en Delphinus à l’exception de certaines zones (Sud-Bretagne notamment) peut faire penser que les dauphins sélectionnent des zones qui leur offrent des possibilités d’alimentation fructueuse tout au long de la journée (… et probablement de la nuit d’après des résultats partiels) sur des périodes de plusieurs jours ou semaines, et puissent en parallèle délaisser de vastes zones de plateau n’offrant pas suffisamment cette possibilité.

Delphinus en chasse groupée en sub-surface, vus en Bretagne Sud à l’été 2025

Au vu des faibles profondeurs sur le plateau (moins de 150-200 mètres), les capacités de plongée des Delphinus leur permettent vraisemblablement d’exploiter la totalité ou la quasi-totalité de la colonne d’eau du plateau, à moduler selon la proie précise recherchée et probablement selon l’heure de la journée (cela étant cohérent avec l’absence de préférence horaire que nos analyses ont pointée pour les phases de prédation des Delphinus du plateau Nord). Différentes « techniques de prédation » sont ainsi observables : de la chasse épipélagique, en sub-surface, sur des poissons à poursuivre à vitesse soutenue, ou bien sur des bancs regroupés qui peuvent être encerclés par un petit groupe de Delphinus puis prédatés calmement, ou bien de la chasse mésopélagique qui implique des sondes des dauphins afin de descendre en profondeur où ils pourront chasser leurs proies notamment à l’aide de leur écholocalisation : les animaux sont dans ce denier cas bien audibles à l’hydrophone.

Un Delphinus se nourrit dans un petit banc d’épipélagiques trouvé sur le plateau du Nord-Gascogne

Ces différentes modalités de prédation peuvent à leur tour potentiellement influer sur les risques de se faire capturer dans les engins de pêche, d’où -entre autres !- l’intérêt de mieux les comprendre ; les captures accidentelles en été en zone Sud-Bretagne restent d’ailleurs à des niveaux élevés, alors qu’elles sont assez faibles en été par rapport à l’hiver pour le Sud du Golfe.

Retrouvez ici le poster complet (en anglais, format pdf) :
Gannier A. J., Boyer G., Fleming A., Gannier O., Lemerre C., Prével J., Reichert C., Gannier A. C., 2026 : Common dolphins have distinct activity budgets in the Northern and Southern Bay of Biscay



Réaction au navire des Dauphins bleus et blancs du Golfe de Gascogne

Autre thème, autre espèce, nous nous sommes intéressés aux réactions à notre voilier de recherche des Dauphins bleus et blancs (Stenella coeruleoalba) du Golfe de Gascogne.

L’étude des réactions des cétacés aux navires est intéressante puisqu’elle peut donner certains indices sur l’état physiologique et la « disponibilité » des animaux, ou sur des traits comportementaux qui peuvent être nativement présents ou avoir été acquis par l’expérience (bonne ou mauvaise).

En l’occurrence, pour essayer d’isoler une réaction propre à l’espèce en elle-même, ou propre à l’emplacement géographique, nous avons comparé les réactions des Stenella gascons à notre voilier avec, d’une part, les réactions des Dauphins communs gascons (recherche d’une différence reliée à l’espèce, pour le même lieu géographique), et également avec, d’autre part, les réactions des Dauphins bleus et blancs que nous avons observés en Méditerranée (recherche cette fois d’une différence liée au lieu géographique, pour la même espèce).

Comme précédemment, nous avons filtré les observations dans notre base de données pour ne garder que celles avec des critères de qualité d’observation suffisants, ce qui nous a conduit à conserver pour utilisation dans les analyses 38 observations de Dauphins bleus et blancs du Golfe de Gascogne, 220 observations de Dauphins communs du Golfe de Gascogne, et 1846 observations de Stenella de Méditerranée, toutes réalisées avec le même voilier, Anacaona, et un protocole d’observation similaire.

Anacaona approchée, ici par un Ziphius bien curieux

En utilisant ce jeu de données, les analyses ont ensuite été réalisées en deux temps :

Premièrement, nous avons séparé les observations durant lesquelles la distance minimale d’observation (distance entre les cétacés et le voilier) était restée supérieure à 300 mètres de celles pour lesquelles la Dmini avait été inférieure à cette valeur, qui correspond plus ou moins au seuil où nous pouvons être raisonnablement sûrs que les animaux ont détecté la présence du bateau. Ensuite, utilisant ces deux sous-jeux de données, nous avons distingué, pour chacun de nos trois « sujets » (Dauphins bleus et blancs gascons, Dauphins bleus et blancs méditerranéens, Dauphins communs gascons), leur réaction globale au navire telle que notée sur la fiche d’observation ou telle qu’évaluée en utilisant notre application PADOC d’étude comportementale des cétacés.
Les réactions de Suivi et d’Approche ont été rassemblés dans la catégorie « Approche globale », l’Indifférence a constitué sa propre catégorie, et l’Évitement et la Fuite ont été rangés dans la catégorie « Évitement global ».

Deux Delphinus rattrapent Anacaona pour animer leur début de soirée (et le nôtre !)

Les résultats de cette première analyse ont différé selon le sous-jeu de données : lorsque seules les observations avec Dmini supérieure à 300 m étaient considérées, l’Indifférence était nettement plus répandue que les autres réactions ; les tests statistiques réalisés n’ont pas mis en évidence de différence selon l’espèce ou le lieu.

Considérant uniquement les observations avec Dmini < 300 m, en revanche, le résultat était bien différent :

Les Stenella du GdG étaient en effet significativement -au sens statistique du terme- plus indifférents (74% des cas) et moins approcheurs (seulement 11% des cas) que les Stenella méditerranéens d’une part (46% d’indifférents et 36% d’approcheurs) et que les Delphinus du GdG d’autre part (37% indifférents et 52% approcheurs).

Dans un second temps, uniquement pour le lot d’observations Dmini < 300 m, le comportement d’accompagnement à l’étrave, globalement signe d’un attrait pour le navire, a également été comparé entre les trois différents sujets, et a également donné des résultats avec un fort degré de significativité statistique : un accompagnement à l’étrave d’Anacaona a eu lieu pour seulement 22% des observations de Stenella gascons, contre 43% pour les Stenella méditerranéens et 61% pour les Delphinus gascons.

S’ensuit bien évidemment la grande question…. Et pourquoi cela ? Pourquoi une telle timidité des Stenella gascons comparé à leurs cousins Delphinus et à leurs congénères de Méditerranée ?

Impossible de répondre avec 100% de certitude à cette question, mais nos résultats incitent en tout cas à garder cette interrogation en tête et à tâcher d’y répondre dans les temps à venir.
Une première vérification gagne à être effectuée : nos sujets présentent-ils souvent des différences d’activités au moment des observations, qui pourraient expliquer des différences de réactions au bateau ? Ou bien y a-t-il des différences du point de vue de la présence de jeunes individus dans les groupes, qui pourrait également avoir un impact sur le comportement des animaux ?
..Non ! En l’occurrence, les tests statistiques réalisés ne mettent pas ces hypothèses en avant.

Printemps 2006, un petit groupe de Stenella approche à toute vitesse d’Anacaona : pas de doute, nous sommes bien en Méditerranée !

Plusieurs autres pistes d’explications peuvent être envisagées. Deux nous paraissent particulièrement intéressantes :

La première, ce serait que les petits delphinidés de différentes espèces puissent, en interagissant entre eux, altérer le comportement des individus « de l’autre espèce », et par exemple inhiber des comportements sociaux vis-à-vis de l’environnement et des éléments humains. En ce sens, il pourrait être envisageable que l’espèce de petit delphinidé dominante, dans un milieu donné, finisse par aller plus fréquemment à la rencontre des bateaux (auprès desquels on peut aussi socialiser et par exemple mettre à l’épreuve des hiérarchies entre congénères pour occuper la « meilleure place » à l’étrave) que l’espèce moins dominante qui pourrait être inhibée. De fait, dans le Golfe de Gascogne les Dauphins communs ont tendance à être majoritaires vis-à-vis des Dauphins bleus et blancs, alors que les Delphinus sont (au moins actuellement dans le bassin occidental) minoritaires par rapport aux Dauphins bleus et blancs en Méditerranée. … Un rapport ?

Delphinus socialisant à l’étrave d’Anacaona, été 2025

Une autre hypothèse vient de constats réalisés dans d’autres endroits du monde, notamment dans l’Est de l’océan Pacifique tropical où les scientifiques américains ont proposé un rapport entre les captures accidentelles importantes de Dauphins bleus et blancs dans les engins de pêche des pêcheurs de thons, et le comportement particulièrement fuyard des Stenella de cette zone à l’approche des bateaux : les animaux auraient associé les bateaux à un danger de capture et de mort, et auraient pris l’habitude de les éviter. Puisqu’il n’est pas rare de voir des Stenella proches de bancs de thons dans le Golfe de Gascogne, c’est une piste qui pourrait être intéressante : si par le passé les animaux ont été capturés lors de pêche au thon (quoique les méthodes de pêche au thon actuellement utilisées soient plus sélectives que celles utilisées à l’époque dans le Pacifique), ou même si des pêcheurs avaient pris l’habitude d’approcher, éventuellement sans ménagement, des groupes de Dauphins bleus et blancs dans le but de pêcher des poissons qui pouvaient être non loin d’eux, un comportement aversif des Stenella vis-à-vis des bateaux aurait très bien pu se développer, et continuer à persister actuellement.

Gascogne 2024, un Stenella vu au téléobjectif à 2000 m : on ne le verra pas de plus près !

Conséquence en tout cas de ces comportements, même si son origine ne peut être affirmée pour le moment : les Dauphins bleus et blancs, plus discrets et moins approchés par les scientifiques, sont toujours restés un peu mystérieux dans le Golfe de Gascogne, et ont encore de nombreux secrets à révéler… ou à garder !

Retrouvez ici le poster complet (en anglais, format pdf) :
Gannier A. C., Gannier A. J., 2026 : Not so excited to see us? Significant boat-shyness observed in Biscayan Striped dolphins (Stenella coeruleoalba)

Pas gagné d’avance d’après les locaux : il y avait même du soleil sur la mer du Nord (… malheureusement riche en plateformes industrielles)


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